Conseils d’un frère:

Je pensais être la seule personne dans cette situation, mais très vite je compris que je n’étais qu’une goutte d’eau dans un océan.
Diplômé d’une maîtrise en économie et de gestion à l’Université “Général Lansana Conté“ de Sonfonia (Conakry, République de Guinée), voilà deux ans de suite que je suis encore sous la responsabilité des parents. Ma mère qui ne s’enlaçait jamais de me voir, continuait toujours de me soutenir moralement, en m’encourageant et en me rappelant toujours que DIEU ne m’a jamais oublié et que d’ailleurs, il n’oublie jamais personne ; mais qu’en fait, c’est l’être humain qui perd très vite espoir. Mon père, quant à lui, de jour en jour me mettait de plus en plus mal à l’aise. Il se retourna une fois contre ma mère en mon absence, en disant : « Ton fils n’est qu’un vaurien, un bon à rien ; mais c’est toi la mère que je plains car c’est de ta faute ». Comment est-ce la faute à ma mère, si je ne travaille pas, avec le diplôme que j’ai ? Elle qui m’a toujours soutenu, tant bien moralement que financièrement avec les maigres moyens dont elle disposait. C’est cela l’Afrique, quand les enfants réussissent dans la vie, les éloges reviennent au père ; mais quand c’est le contraire, c’est la mère qui endosse les injures du père ainsi que de la belle famille. Face aux réactions virulentes de mon père, je décidai de partir, partir loin, loin de ma mère, loin de mes frères et sœurs, loin de mes amis et proches. Cela allait beaucoup m’affecter, le fait de tout abandonner et partir ainsi, loin de tout ce qui me tient tant à cœur. Et ce matin du 15 Février 2009, alors que toute la maison était encore endormie, et que la lumière du soleil s’annonçait très lentement, je pris mon petit sac dans lequel il y avait quelques vêtements en plus de mes diplômes et autres documents intéressants, puis je refermai la porte derrière moi. J’étais sorti de la maison sans même dire “ au revoir “, ni à ma mère que j’aime si fort, ni à mes frères et sœurs, ni même à mon meilleur ami. J’ai toujours rêvé de faire le 3ème cycle en Europe ; alors je pris la destination du nord, dans l’espoir de traverser la méditerranée, un jour. Voilà exactement 1 an et 8 mois aujourd’hui, que j’ai quitté mon pays, pour vivre loin de ma famille. Désormais, je connais le Mali, le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc et la Côte d’Ivoire (la terre qui m’a vu naître) ; et pour tous ces pays, j’ai une histoire à raconter. A vous mes frères, à vous mes sœurs, à vous les nouveaux diplômés de cette Afrique sans débouchée, à vous les futurs cadres de demain, à vous l’espoir de l’Afrique, je vous adresse ce message : « Ne perdez jamais espoir, jusqu’à jeter l’éponge, car l’Afrique a vraiment besoin de ses fils et filles ». J’ai vu durant mes voyages à travers ces quelques pays cités ci-dessus, que nous avons tous, les mêmes maux, les mêmes plaies, les mêmes peines. La jeunesse intellectuelle africaine est la plus marginalisée de tous ; mais pire encore, elle s’enfonce elle-même : c’est l’alcool, la drogue, la prostitution, les voyages clandestins, etc etc… Je vous avoue que plus de la moitié des jeunes qui s’embarquent dans ces pirogues de fortunes, à destination de l’Europe, sont des diplômés des grandes Universités africaines. Et malheureusement, le plus grand nombre de ces pirogues n’atteint jamais l’autre rive et ne revient jamais non plus. Combien de braves hommes, l’Afrique perd-t-elle chaque année ? L’on ne pourrait imaginer le nombre exact de personnes que les océans ont enlevé à l’Afrique ; et ça, depuis le temps de l’esclavage jusqu’à nos jours. Le continent africain pleure, mais en silence, des larmes que tous ne pourrait voir. Victime de l’esclavage, des guerres de conquête, de la colonisation, l’Afrique fait face maintenant à la fuite de ses intellectuels.

Pire encore, la France qui est le plus grand colonisateur du continent, nous parle “d’immigration choisie“. Cette nouvelle méthode de la France a de graves conséquences sur le continent ; car ce sont là les cerveaux qualifiés dont a vraiment besoin l’Afrique, pour se développer, qui partent. Cette obsession de fuir le continent, est dû au grand manque de débouché et de toutes ces guerres pour le pouvoir; le colonisateur qui ferait mieux de nous aider à résoudre tout cela, en rajoute d’autres. Ici, se dit-on, la vraie et belle vie se trouve de l’autre côté de la rive ; alors que toutes les matières premières dont a besoin le nord se trouve bizarrement au sud. Quel paradoxe, n’est-ce pas ? Et vu que le visa n’est pas facile à obtenir, naît alors la folle idée de la clandestinité ; là au moins, se dit-on, c’est l’Europe ou la mort, c’est l’un ou l’autre.

L’aventurier se dit toujours qu’il est condamné à réussir, sinon c’est la honte en famille. Cette peur quotidienne d’être la risée de tous, pousse les personnes déjà sorties, à ne plus retourner au bercail ; puisque la majorité d’entre-nous ne voit jamais l’autre bout du tunnel. Risquer sa vie sur une pirogue, transportant plus de 100 âmes, pour un voyage de plus d’une semaine et dont la destination est incertaine, avec seulement un bidon d’eau de 20 litres pour tous les passagers, et un sachet de galettes pour chacun. Cela suffira pour tenir le temps du voyage, espèrent-ils. Quel sacrifice, n’est-ce pas ? Voyez combien la jeunesse africaine a perdu espoir, et que nos gouvernements ne s’en inquiètent même pas. Combien de connaissances ai-je perdu dans ces pirogues ? Je ne pourrai l’imaginer. Pour vous éviter, à vous mes jeunes frères, de tomber dans les mêmes erreurs que nous autres qui vous ont précédé, je vous supplie de continuer de lutter là où vous êtes, auprès de votre mère, de vos familles, et de ne jamais baisser les bras ; lutter et encore lutter car tout a une fin.

Apprenons surtout à nous donner la main, dans le bon chemin, nous africains, autant que nous le pourrons ; car seule de cette manière, l’Afrique sortira des ténèbres.
“Quelque soit la longueur de la nuit, le jour se lèvera“, a-t-on coutume de dire ; et c’est bientôt notre tour. Arrêtons alors de fuir notre cher continent.
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